La spéculation sur les prix des produits agricoles aggrave la pauvreté

Le 28 février 2016, on votera sur l’initiative populaire des jeunes socialistes visant à interdire la spéculation sur les denrées alimentaires. Cette interdiction s’impose pour des raisons à la fois économiques et éthiques.

Comme en d’autres occasions, les opposants à l’initiative avancent les arguments habituels pour faire appel à notre peur de perdre des acquis: son acceptation entrainerait la perte d’emplois, le départ d’entreprises actives dans ce négoce et la baisse des recettes fiscales. Ces arguments procèdent du dogme de l’égoïsme économique légitime, qui fait passer la création de richesse avant la responsabilité morale. Les opposants affirment ensuite que la spéculation sur les produits agricoles par des acteurs financiers serait nécessaire pour faciliter les transactions des acteurs commerciaux. En produisant des volumes et des fréquences d’échanges plus élevés, la spéculation assurerait à ces derniers un marché liquide, requis pour fixer les prix de façon optimale. De ce fait, la spéculation servirait en premier lieu l’intérêt des producteurs, mais aussi celui des consommateurs. Hélas, ces affirmations sont aussi fausses que cyniques.

La réalité est en effet tout autre. La spéculation produit bien la hausse des volumes et des fréquences d’échanges. En revanche, elle produit surtout une fluctuation accrue et artificielle des prix et leur distorsion sans lien direct avec des faits économiques. Les bulles spéculatives et les krachs subséquents vont clairement à l’encontre des intérêts des producteurs comme des consommateurs et déstabilisent l’économie. Cela vaut pour la spéculation, par des opérations à terme ou des dérivés financiers, sur toutes les matières premières (le pétrole est le dernier exemple en date). Elle est particulièrement malvenue quand il s’agit des produits agricoles.

Il est certes légitime que les producteurs et les consommateurs commerciaux (industrie, négociants en gros etc.) puissent assurer leurs besoins ou couvrir les risques sur les prix et les volumes contractuels par des opérations à terme et par des contrats financiers (options ou futures). Ces opérations et contrats sont généralement négociées dans une bourse spécialisée et réglementée (le Chicago Mercantile Exchange en est la plus importante). L’initiative ne met nullement en cause les opérations de couverture ou d’assurance des risques et des besoins d’approvisionnement des acteurs commerciaux.

Or, les spécialistes de ces marchés à terme différencient cette «demande commerciale» de la «demande d’investissement». Par cet euphémisme, ils désignent la partie de la demande totale, qui n’est pas liée à un besoin commercial, mais à la pure spéculation, effectuée par des opérations à nu (sans possession du «sous-jacent»). Cette demande d’investissement est devenue totalement dominante des prix. L’interdiction de ces opérations à nu s’impose tout particulièrement pour le marché des denrées alimentaires. L’exemple du blé est représentatif pour en démontrer plus avant la nécessité.

En 1998, 76 % des volumes de blé traités étaient dus à la demande commerciale (par exemple des producteurs qui vendaient à l’avance leur production à prix fixe) et seuls 24 % relevaient de la demande dite d’investissement. En 2013, seulement 4 % des volumes de blé traités étaient encore dus aux acteurs commerciaux et 96 % relevaient de la pure spéculation sur les prix. La deuxième étude de la CNUCED et de l’ETH Zurich sur ce sujet, publiée en 2013, démontre que 60 à 70 % des fluctuations des prix des matières premières et des produits agricoles n’ont plus aucun lien avec un événement réel (récoltes, production, stocks etc.). Ces fluctuations sont dues à la spéculation par des acteurs financiers (fonds de placements, négoce pour compte propre etc.). Leur activité provoque et des envolées des prix et leurs fluctuations accrues. Ainsi, le prix du blé a passé de 230 USD / tonne en 1998 à 1’300 à son sommet en 2008 et oscille ces jours entre 450-500. On doit faire le même constat pour le prix du riz, qui a passé de 80 USD / tonne en 1998 à 540 en 2008 et varie autour de 250 ces jours.

Cette emprise de la spéculation sur les prix des produits agricoles aggrave à l’évidence la pauvreté extrême dans le monde (moins de 1,25 USD / jour pour vivre). Elle cause en premier lieu un réel problème de survie aux populations les plus démunies et en particulier aux 800 millions de personnes qui, selon la FAO, souffrent toujours de la faim (sans compter deux milliards d’individus souffrant de malnutrition). Par conséquent, cette spéculation pose aussi un sérieux problème éthique chez nous.  Nous sommes les seuls à pouvoir le résoudre.

Au vu de son impact économique négatif et du point de vue éthique, il n’est nul besoin d’être socialiste pour vouloir mettre fin à la spéculation sur les produits agricoles et au détournement de l’idée légitime d’assurance qu’elle constitue. La perte éventuelle de quelques emplois chez Glencore et consorts ou même le départ de quelques entreprises et une baisse marginale des recettes fiscales à Zoug ou Genève seraient un bien moindre mal, en comparaison de celui qui résulterait manifestement du maintien de la tolérance de telles activités sur notre sol. La Suisse s’érige volontiers en modèle de démocratie, elle devrait être conséquente et montrer l’exemple avec une place financière propre également dans ce domaine.

Les opposants soutiennent, en désespoir de cause, que la Suisse ne peut faire cavalier seul en la matière. Ne l’a-t-elle pas fait pendant des décennies avec son secret bancaire? Ou encore avec sa politique de privilèges fiscaux pour attirer les sociétés holdings et les grandes fortunes étrangères?

AS 02.02.2016